La confusion des sentiments

La ville provoque chez le citadin des sentiments mêlés, parfois contradictoires, toujours intenses. S'il est attaché à la ville pour des raisons affectives, s'il lui reconnaît des vertus pratiques, il supporte moins bien la pression économique et sociale.
Par ailleurs, s'il se plaît à la décrire comme un espace difficilement vivable et oppressant, il en apprécie la vitalité économique et culturelle, et ne se voit finalement guère vivre ailleurs.
L'individu urbain est ainsi au centre d'un système d'interactions.
De sa capacité à gérer ces différentes polarités dépend son bonheur de vivre la ville.

Raisons d'apprécier sa ville

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Question : Qu'aimez-vous le plus dans la ville dans laquelle vous vivez ?

Si la ville est appréciée pour sa vitalité, sa modernité et son offre culturelle, elle est également associée à certaines nuisances, aux premiers rangs desquelles les embouteillages, la pollution et le bruit.

La liberté a un prix

Un sentiment transcende les situations sociales, les âges et les cultures : la liberté théorique de faire. La ville suscite chez la majorité de ses habitants un sentiment diffus de liberté potentielle. Plus de huit citadins sur dix, toutes villes confondues, perçoivent l'espace urbain comme un univers de tous les possibles qui permet, comme le souligne un New-Yorkais, « d'avoir accès à tout, rapidement, avec ce qu'on veut, quand on veut et [que] l'accès à tout soit facile ».

Mais cette liberté est fortement teintée d'angoisse.
L'exigence économique de la vie en ville, que l'individu retranscrit en utilisant volontiers le terme de « pression », pondère immédiatement cette mythologie positive du « tout est possible ». Huit urbains sur dix, et plus de 90 % à New York, Pékin, Shanghai et Londres, pensent que « pour bien vivre en ville, il faut très bien gagner sa vie ». Le coût de la vie ressort ainsi comme l'angoisse majeure de la plupart des urbains.

Raisons de détester sa ville

Question : Que détestez-vous le plus dans la ville dans laquelle vous vivez ?

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Si entourés, si anonymes

Par sa densité et son activité, la ville apparaît d'abord comme un espace théorique de rencontres. Pour plus de deux tiers des citadins, elle facilite les rencontres. Une perception partagée par plus de 80 % des habitants de Shanghai, Pékin, et Chicago.
À Tokyo, Sydney, Londres, Paris et Lyon, on apparaît en revanche plus critique sur cette dimension. C'est que la ville engendre dans le même temps, pour beaucoup, un sentiment d'anonymat et de solitude. De façon générale, toutes villes et toutes populations confondues, le citadin déplore la faible qualité des contacts. Une superficialité qui, contrastant avec la densité humaine, fait émerger des sentiments d'angoisse psychologique et d'isolement. La crainte de l'anonymat le plus absolu est également sous-jacente, avec cette idée forte :la ville survit à l'individu.
Comme l'exprime un Parisien :« La ville vit très bien sans nous.
On s'y sent parfois seul et on se dit que si on n'était pas là, la ville continuerait d'avancer... »

Pour le meilleur et pour le pire

Bien sûr, la ville provoque des sentiments contrastés, des perceptions à la fois positives et négatives qui expliquent la nature et la force des liens qui unissent le citadin à sa cité. Il y a ce que l'on aime en ville, tels que l'aspect pratique, le plaisir d'y vivre, la convivialité; et il y a ce que l'on déteste en elle, comme le stress, l'indifférence qui peut y régner ou l'insécurité. Mais au total des citations données par les interviewés, le nombre de qualificatifs positifs l'emporte nettement sur les citations négatives (voir le graphique ci-contre).
Et au travers de ce choix de sentiments, il apparaît que les urbains aiment globalement leur ville et ont du plaisir à y vivre malgré les désagréments épisodiques que l'on peut y rencontrer. La ville est avant tout un lieu pratique où l'on finit toujours par trouver ce que l'on cherche. Cet aspect pratique est évoqué majoritairement dans dix villes sur quatorze, et particulièrement à Tokyo (75 % le citent), Shanghai, Lyon, Paris, New York et Chicago. Il n'apparaît secondaire qu'à Berlin, Alexandrie et Mexico.

La relation affective entre ensuite en jeu. Les citadins se montrent globalement attachés à leur ville qui évoque à leurs yeux la convivialité, le plaisir et le bonheur. Les sentiments négatifs font l'objet de moins nombreuses citations ; et c'est le stress qui résume le mieux le sentiment négatif dominant. Il concerne un quart des urbains et prédomine à Pékin, Mexico, Londres et Shanghai.
La saturation et l'insécurité sont citées de manière plus marginale.

« En ville, vous n'êtes jamais très loin de l'action, de ce qui se passe. » Un habitant de Sydney

Rêver de partir

Rester en ville ou partir ? Y élever ses enfants ou pas ? Les réponses partagées et parfois contradictoires des citadins à ces questions illustrent la complexité des sentiments qui les unissent à leur ville. Puissants, ambigus, parfois hypocrites, ces sentiments témoignent d'un attachement viscéral à la ville.

Paradoxalement, bien qu'ils se disent à 83 % satisfaits de vivre dans leur ville, 33 % souhaitent la quitter dans un futur proche. Cette désaffection, si elle était traduite dans les faits, viderait Paris du tiers de ses habitants, Londres de la moitié et Mexico des deux tiers. Dans ces deux dernières villes, ils sont plus de la moitié à souhaiter élever leurs enfants ailleurs.
En revanche, le désir de vivre autrement la ville émerge fortement : une personne sur deux aimerait changer soit de logement, soit de quartier. On retrouve une proportion de citadins ne souhaitant pas élever leurs enfants en ville comparable à celle voulant la quitter. Mais cette cohérence globale cache des disparités locales importantes, parfois même contradictoires.

Ainsi les habitants d'Alexandrie, de Pékin, de Berlin, de Chicago, de Prague, de Shanghai et de Sydney souhaitent rester dans leurs villes et y élever leurs enfants. Dans la même logique, ceux de Londres et de Mexico souhaitent à la fois quitter leur ville et n'envisageraient pas d'y élever leurs enfants.
En revanche, paradoxalement, à Los Angeles, Lyon, NewYork, Paris et Tokyo, on souhaite plus qu'ailleurs quitter sa ville mais massivement y élever ses enfants.

« C'est vraiment un luxe de savoir que vous pouvez faire quelque chose si vous le voulez,mais que vous n'y êtes pas obligé si vous ne voulez pas. » Un Berlinois